L’Institut bactériologique Roux de Samara

O.V. Zubova Directrice adjointe Archives Centrales d’Etat de la Région de Samara

Avec la participation de : Tatiana Gridneva, Nicolas Retine, Micha Roumiantzeff

L’actuelle région de Samara se trouve dans la partie centrale de la Russie, aux confins de l’Europe et de l’Asie. La ville de Samara est éloignée des villes de Moscou et de Saint-Pétersbourg, lesquelles se sont dotées depuis longtemps d’instituts de recherches scientifiques et d’universités. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, Samara reste dépourvue de telles institutions.
Aujourd’hui, Samara est une ville industrielle florissante. Elle a rattrapé son retard en favorisant l’implantation d’universités et d’organismes de recherches scientifiques.
Les documents datant de la fin XIXe - début XXe siècle, conservés aux Archives Nationales Centrales de la région de Samara, montrent que les médecins de Samara ont non seulement suivi de près toutes les découvertes en matière médicale, mais les ont adaptées aux conditions épidémiologiques et expérimentales locales. Par exemple, en allant chercher en France des lapins inoculés par le virus de la rage, les médecins russes mettent au point leur propre vaccin antirabique selon la méthode de Louis Pasteur. La correspondance entre les médecins de Samara et leurs collègues français ainsi que les factures des achats sont conservées jusqu’à aujourd’hui dans les archives de l'hôpital régional de Samara.
La volonté des médecins de Samara de se tenir au courant des technologies de pointe en matière de traitement des maladies infectieuses pour le bénéfice de l’humanité scelle la base du développement d’une collaboration fructueuse avec leurs collègues français, à l’Institut Pasteur notamment.

Repères chronologiques
  • 1886 en France : Dans son laboratoire et son cabinet de vaccination parisiens de l’Ecole Normale Supérieure, initialement installés rue d’Ulm, puis transférés par manque de place dans un bâtiment situé non loin, rue Vauquelin, Louis Pasteur traite avec succès de nombreux malades mordus par des chiens ou des loups enragés. Parmi ces patients, il y a plusieurs groupes d’enfants et d’adultes venus de l’Empire russe.
    En mars-avril 1886, 15 habitants de la province de Smolensk, mordus par un loup enragé, ont été sauvés par la vaccination contre la rage, selon la méthode Pasteur (voir photo ci-contre).
    En avril 1886, Louis Pasteur soigne un groupe de malades (5 enfants et 2 femmes) venus de Saint-Petersbourg ou de villages voisins, tous victimes de morsures de chiens enragés. Ce groupe est conduit par le docteur Voïnoff et sa femme (voir photo ci-contre).
    En juin 1886, Louis Pasteur adresse à Leonid Voïnoff une lettre certifiant la mission d’accompagnement par celui-ci des petits enfants mordus de Russie jusqu’à Paris pour y être soignés. Pasteur termine sa lettre en l’invitant à revenir se former dans son laboratoire pour étudier plus en détail sa méthode de traitement contre la rage, afin de lui permettre de diriger plus tard un service de vaccination antirabique à Saint-Pétersbourg.
    Dans une lettre de L. Voïnoff adressée au directeur du journal parisien «Le Matin», qui l’a publiée le 7 juin 1886 et transmise au journal russe «La Gazette de Samara», le 8 juin 1886, L. Voïnoff raconte le déroulement d’une cérémonie à laquelle il a assisté à la Sorbonne, avec ses petits protégés en convalescence. L’hommage rendu à Louis Pasteur par les enfants russes mordus par des chiens enragés et soignés par Pasteur est très touchant. Notons une petite discordance entre les reportages de cet évènement par les deux journaux. Le journal «Le Matin» cite la lettre reçue du Docteur Voïnoff : « …les personnes qui nous entouraient prirent (les enfants) dans leurs bras et les ont portés à Monsieur Pasteur qu'ils (les petits) embrassèrent, baisers qu’il leur rendit comme s’ils eussent été ses enfants…Combien est grande la sympathie que porte le peuple de France à l’une de ses gloires, et aussi aux étrangers..." ; tandis que «La Gazette de Samara» écrit : « Ils (les enfants) voulaient lui baiser la main (de Pasteur) comme si c’étaient celle de leur propre père, devant tout le monde… (ce fut) l’expression vivante de la sympathie que les Français, mais aussi les étrangers ont pour les personnes qui font la fierté de la France...».
    En ce même mois de juin 1886, L. Pasteur envoie deux de ses élèves à Saint-Pétersbourg (son neveu Adrien Loir et Léon Perdrix) pour y commencer le traitement antirabique, à l'aide de lapins inoculés par le virus de la rage, transportés en Russie. Le but final est d'installer un laboratoire antirabique à Saint-Petersbourg, afin de répondre au souhait du Prince d'Oldenbourg ; il sera mis en place à la mi-juillet (voir tableau 1).
  • 1886 en Russie : La rage est un fléau dans la Russie du XIXe siècle. La région de Samara est touchée par la tragédie survenue dans le village voisin de Spiridonovka : 18 habitants mordus par un loup enragé meurent dans des tourments cruels. Le 9 mars 1886, la police informe le Zemstvo de Samara qu’un chien enragé a mordu l’enfant Dmitry (Mitya) Kaliapine. Rappelons que les Zemstvo sont des assemblées locales élues au suffrage universel indirect, instituées dans l’Empire russe en 1864. La Société des médecins de Samara constitue une Commission spéciale en utilisant ses relations avec Louis Pasteur. C’est ainsi que le 17 mars 1886, Mitya Kaliapine et son père, accompagnés par les deux médecins V.N. Khardine et V.A. Parchensky, partent pour Paris, afin de recevoir le traitement contre la rage mis au point par Louis Pasteur. Les journalistes de «La Gazette de Samara » rapportent un extraordinaire élan de solidarité : la direction du Chemin de Fer d’Orenbourg fournit des billets gratuits jusqu’à Morchansk (700 km à l’ouest de Samara). La vente des billets du concert de bienfaisance donné au théâtre de Samara et les recettes provenant de conférences publiques couvrent les frais de voyage des malades et des médecins russes. Ce voyage va durer 6 jours.

  • Tableau 1 : Entre juin et juillet 1886, des médecins russes formés dans le laboratoire de Louis Pasteur ont créé les premières stations Pasteur dans l'Empire russe (Odessa et Varsovie sont actuellement situées en Ukraine et en Pologne)
Ville Distance de Samara en chemin de fer Début vaccinations contre la rage Premiers directeurs des stations
Odessa 2283 km 11/06/1886 Nicolas GAMALEYA
Varsovie 2168 km 17/06/1886 Odo BUJWID
Samara - 02/07/1886 Vladimir PARCHENSKY
St-Petersbourg 1743 km 13/07/1886 Nicolas KROUGLEVSKY
Moscou 978 km 17/07/1886 Nicolas OUNKOVSKY
Moscou 19/07/1886 Pavel PETERMANN
  • 02/07/1886 : Création à Samara de la Station de vaccination (« Station Pasteur ») sur le site de l'hôpital, à l’initiative du Zemstvo ; Samara est l'une des premières villes à mettre en pratique la méthode de vaccination contre la rage préconisée par Louis Pasteur. Le premier directeur de la station Pasteur de Samara est Vladimir Parchensky.
    Dans son livre paru en 1888 (p.152-155), Jean-Renaud Suzor publie une lettre de V.A. Parchensky à Louis Pasteur, envoyée de Samara en novembre 1886. En sa qualité de chef du laboratoire antirabique de la nouvelle Station « Pasteur » de Samara, depuis cinq mois, V. Parchensky fait le bilan du traitement des 47 patients soignés. Les différents types de morsures sont indiqués (chien, loup, chat, cheval, vache). Le taux de mortalité est également indiqué. V.A. Parchensky mentionne le cas de l’enfant Dmitri Kaliapine, qui est en bonne santé suite à son traitement à Paris. Plus loin (p.205-206), J.- R. Suzor rapporte que le taux de mortalité est de 1,40% sur un total de 3852 patients traités contre la rage en France (Paris), dans l'Empire russe (Odessa, Varsovie, Samara, Saint-Pétersbourg), en Autriche (Vienne), en Italie (Naples).

  • 1887-1896 : La station Pasteur de Samara dessert un vaste territoire : région de la Volga, Sibérie et Asie Centrale. Parmi le nombre total de malades traités à la station de Samara, 54% viennent de régions avoisinantes, en 1887 ; les malades venant d’autres régions en consultation à Samara représentent 82% en 1896 ; la station Pasteur de Samara s’équipe d’une animalerie et d’un service de production de vaccin contre la rage, grâce à des fonds gouvernementaux.
  • 14/11/1888 : Inauguration officielle de l’Institut Pasteur de Paris, fondé par Louis Pasteur, deux ans après la création de la station Pasteur de Samara.
  • 1894-1895 : De la même manière que pour la rage, les médecins de Samara ne tardent pas à introduire les nouvelles méthodes de traitement de la diphtérie, découvertes par Emil Adolf von Behring et Emile Roux. Les médecins russes envoient leur représentant, le docteur V.K. Brzhozovsky à Paris pour se former à cette nouvelle méthode. Une commission spéciale, qui comprend des médecins ainsi que des personnalités élues, organise la collecte des fonds nécessaires au stage de formation scientifique et technique en France de V.K. Brzhozovsky, ainsi qu’à l'achat de matériel pour le laboratoire de production du vaccin antidiphtérique. De retour à Samara, le docteur V.K. Brzhozovsky explique au conseil municipal qu'il faut compter 4 à 5 mois avant de pouvoir produire de façon autonome le vaccin antidiphtérique selon la méthode française. Le conseil municipal décide alors de demander à l'administration l’autorisation de commander chaque semaine de façon renouvelable du sérum antidiphtérique à l’agence du Laboratoire des vaccins Pasteur.
  • 06/02/1895 : Création du laboratoire bactériologique portant le nom du docteur Roux, dans l'un des bâtiments de l'hôpital régional de Samara. La direction de ce nouveau laboratoire, qui se combine à la station historique Pasteur est confiée au médecin Vladislav Vikentievich Rodzevitch, qui a suivi une formation dans le laboratoire de Louis Pasteur en 1886. Le conseil municipal est informé que le laboratoire entièrement équipé est prêt à être cédé au Zemstvo de Samara au titre de service de «fourniture gratuite de sérum antidiphtérique pour le traitement des citoyens de la ville». Le laboratoire bactériologique Roux est subventionné par le Zemstvo de Samara. Dans le tableau ci-dessous, les noms des directeurs successifs du laboratoire bactériologique Roux sont indiqués.

  • Tableau 2 : Directeurs et directeurs adjoints successifs de la Station Pasteur, puis de l’Institut bactériologique Roux de Samara (1886-1944)
Prénom, Nom Periode Formation dans le laboratoire (Institut) de L. Pasteur
Vladimir PARCHENSKY 02.07.1886 - 22.11.1889 1886
Vladislav RODZEVITCH (temporaire) 00.11.1889 - 20.02.1890 1886
Bronislav VERTEL (élu après la mort de V. Parchensky) 1890 - 1894 Aucune information
Vladislav RODZEVITCH 1895 - 1896 1886
Pierre KRYLOV 1897 - 1930 Année inconnue
Mikhail ACKER (co-directeur puis directeur) 1906 - 12.01.1944 Année inconnue
  • 1897 : Le rapport d’inspection du laboratoire bactériologique Roux est positif : « les locaux sont lumineux, spacieux et impeccablement propres, les équipements sont bien entretenus, la fraîcheur et la propreté de l'air font de la station bactériologique certainement la meilleure de toutes les institutions de la région…».
  • 1899-1910 : Le nombre de régions voisines qui sollicitent les services du laboratoire bactériologique Roux de Samara augmente chaque année. En 1899, les provinces de Perm, Ufa, Kazan, Orenburg et Vitebsk demandent l’approvisionnement en sérum anti-diphtérique ; le laboratoire Roux de Samara prend en charge le traitement de malades venant des provinces de Tomsk, Irkoutsk, des régions de l’Yenisei, d’Akmolinsk et de Semipalatinsk, adressés par l’Institut de bactériologie de l’Université impériale de Tomsk ; en 1901, s’ajoutent les demandes provenant des régions de Simbirsk, Mogilyov, Minsk, Irkoutsk, Bakou ; plus tard se présentent des malades venant de régions plus éloignées (Kharkov, Turgay). Ainsi, le laboratoire bactériologique de Samara fournit le vaccin antidiphtérique à près des deux tiers du pays.
  • 1907 : Le personnel du laboratoire de bactériologie se compose de trois personnes (sans inclure le personnel employé à l’animalerie et à l’écurie) : le directeur P.P. Krylov, l'assistant médical I.V. Sokolov, le vétérinaire Sapozhnikov ; En outre, M.I. Acker et Gracheva entretiennent une coopération étroite entre la station Pasteur historique et le laboratoire Roux.
  • 1910 : L’Institut Pasteur de Paris est sollicité non seulement pour les vaccins antirabique et antidiphtérique mais aussi pour le sérum contre la peste. Le conseil de l'hôpital régional de Samara, alerté par l’apparition de l’épidémie qui s’est déclenchée en 1878-1879 dans la province voisine d'Astrakhan, décide qu’en cas de peste à Samara, il conviendra de demander immédiatement au gouvernement régional de requérir la fourniture de sérums anti-pesteux thérapeutiques et prophylactiques auprès de : l’Institut de médecine expérimentale de Saint-Petersbourg, l'Institut Pasteur de Paris, l’Institut Koch de Berlin et l’Institut de bactériologie de Bern. Deux sociétés parisiennes (E. Adnet, Maison Wiesnegg) fournissent en outre divers équipements de laboratoire.
  • 1920-1921, les années difficiles : Le personnel de l'Institut de bactériologie Roux compte 22 personnes. Voici ce que le directeur écrit au Département régional de la santé : « En raison du manque de fourrage et de l'épuisement des chevaux, du manque de carburant et d’animaux d'expérience, des dommages encourus causés aux transports, compte tenu du chaos économique général, nous ne pouvons effectuer l'immunisation des chevaux ... Les sérums thérapeutiques proviennent de ce qu’il nous reste des anciens stocks, nous n’avons plus de sérum anti-streptococcique ». La situation des employés n’est pas meilleure : «J’attire votre attention sur le fait que cette pénurie est la conséquence d’une famine chronique…les travailleurs se nourrissent de divers erzatzs et vont bientôt être épuisés par la faim (…) en partie à cause du fait que les rations conservées pour mars, avril et mai n'ont pas encore été distribuées et que le quatrième mois n’a pas été payé”.
  • 1925 : L’Institut obtient une subvention des autorités de santé, qui est allouée à tous les territoires administratifs sans distinction. Ceci permet à l’Institut de Samara d’effectuer des travaux de restauration dans les animaleries et écuries.
  • 1927 : Le personnel de l'institut compte 28 personnes; l’institut compte 13 chevaux, 400 lapins et 1200 cobayes. Il produit les sérums antidiphtérique, anti-streptococcique et anti-dysentérique ; les autres types de sérums sont achetés. L'institut s’engage dans une recherche scientifique indépendante : méthodes de culture des gonocoques, pouvoir pathogène, possibilités thérapeutiques pour le traitement de l'urétrite aiguë.
  • 1929 : L’Institut Roux de bactériologie perd son indépendance et fait partie intégrante d'un nouvel organisme de recherche. Le département de santé de la région de Samara, dans une lettre adressée à l’administration sanitaire et préventive du Commissariat du peuple, déclare qu’il a été attribué à la Station Roux - Pasteur (composée de 6 départements: vaccin et sérum, hygiène et santé, diagnostic clinique, épidémiologie, médecine légale, station Pasteur) un nouvel institut de recherche médicale, dans un bel immeuble sis en centre-ville de Samara (87, rue Chapaevskaya). Ce bâtiment a été construit en 1904 par l'architecte G.N. Moshkov.
  • 2020 Actuellement, l’Institut de Samara porte le nom de : «Institut de recherche en hygiène et écologie humaine de l’Université d’état de médecine». Le Centre de consultations et de diagnostic «Nutrition et Santé» a été créé dans le cadre d’un programme régional de diététique visant à améliorer la qualité de l'alimentation des habitants de la région de Samara. Il s’y trouve également un centre de médecine du sport. En outre, il existe un Centre de recherches scientifiques qui continue les recherches de l’institut Roux en utilisant les techniques modernes.