La Peste - Regard sur la 3ème pandémie

Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que peut-être le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.

Albert Camus, La Peste (01)

I- INTRODUCTION

Au cours de notre ère, les trois pandémies de peste qui ont décimé l’humanité, se sont succédées à la manière des empires, au gré de leurs énigmatiques allées et venues à travers le temps. Dans l’espace, l’essaimage du fléau s’explique plus aisément par le développement des transports, des flux migratoires et du commerce international (par exemple celui des fourrures de rongeurs, hôtes du microbe de la peste). Ainsi sont survenues (02) :

  • La 1e pandémie de peste, ou peste de Justinien : 6e - 8e siècle, circonscrite au bassin méditerranéen, elle fait 25 millions de victimes.
  • La 2e pandémie de peste, ou peste noire : 14e - 18e siècle, s’étendant à l’Europe toute entière, fauchant plus d’un quart de la population européenne : elle est jalonnée par les épisodes tristement célèbres de la peste de Venise (1575-1577), de Lyon (1628), de Nimègue (Pays-Bas, 1635), de Londres (1665), de Marseille (1720), de Moscou (1771), cette dernière ayant fait 60 000 morts sur 230 000 habitants.
  • La 3e pandémie de peste : 19e-20e siècle, résurgence à l’autre bout du monde en Asie intérieure, de Chine jusqu’en Transbaïkalie (Russie), se propageant à tous les continents. Loin d’être éradiquée, l’infection sévit encore de nos jours de façon endémique en Asie, en Amérique et en Afrique.

On ne peut ignorer la dimension religieuse du fléau, son rôle de châtiment divin, non plus que son allégorie dans les Arts . La peste est sans doute aussi la maladie la plus littéraire. Son image mythique en fait le prototype de toutes les pandémies humaines et a inspiré nombre de descriptions ou de réflexions dans les domaines de la morale, la métaphysique, les questions sociales, ethnographiques (03), politiques (04) .. Mais par dessus tout, c’est de la substance humaine qu’est imprégnée la peste : c’est l’inimaginable impossible de dire, du bizarre déconcertant à la panique scandale, la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions.

II- DE L’AGE DE L’HISTOIRE A L’AGE DE LA SCIENCE ou comment refuser d’être avec le fléau

La peste supprime l’avenir ? Sans doute celui de l’humanité exposée, mais probablement pas le sien. J. Brossollet et H. Mollaret écrivent : «Loin d’être une maladie du Moyen-Age dans la vieille Europe, la peste, que sa conservation dans le sol rend inéradiquable, est peut-être, hélas, une maladie d’avenir ». La peste est une maladie des rongeurs (rats, mérions, marmottes, tarbagans…) transmise à l’homme par piqûres de puces de rongeurs infectés. Chez l’homme, la maladie revêt deux formes principales : bubonique (contractée par piqûre de puce) et pulmonaire (transmise par voie aérienne). La peste bubonique, forme clinique la plus fréquente, est caractérisée, après une incubation de quelques jours, par un syndrome infectieux sévère accompagné d’une hypertrophie du ganglion lymphatique (bubon) drainant l’endroit de la piqûre de puce. Dans 20 à 40% des cas, le bubon suppure et le malade guérit après un temps de convalescence assez long. Sinon, la maladie évolue vers une septicémie, très rapidement mortelle. Dans certains cas, le bacille atteint les poumons et la transmission inter-humaine du bacille a ensuite lieu par l’intermédiaire des gouttelettes de salives émises par le malade lors de la toux. Les sujets en contact développent alors une peste pulmonaire qui est systématiquement mortelle en 3 jours, en l’absence d’un traitement précoce.

II.1- DE L’HOPITAL AU LABORATOIRE

- ALEXANDRE YERSIN, un aventurier de la bactériologie

La peste garda le secret de sa nature jusqu’à ce qu’Alexandre Yersin en découvre le bacille responsable, appelé Yersinia pestis. A. Yersin (1863-1943) est un médecin biologiste vaudois (Suisse), entré à l’Institut Pasteur de Paris dès sa création (1889). En 1894 à la demande du Gouvernement français et de l'Institut Pasteur, il se rend à Hong-Kong pour y étudier la nature de l'épidémie de peste qui y sévit. Mais trois jours avant son arrivée, S. Kitasato, élève japonais de Robert Koch, avait déjà proclamé sa découverte du bacille de la peste bubonique, dans The Lancet (05). Malgré tout, une fois à Hong Kong, A. Yersin ne peut se faire à l’idée d’avoir été doublé. Ainsi, raconte-t-il, bravant toutes les obstructions que lui imposent les Britanniques, il découvre le véritable bacille pathogène, en examinant des échantillons de bubons de cadavres, lequel se trouve être tout à fait différent de celui décrit par Kitasato. En outre, A. Yersin démontre l'identité de la maladie humaine et de celle du rat dont il souligne le rôle dans l'épidémie. En 1894, A. Yersin publie les résultats de ses travaux sur la peste bubonique de Hong-Kong dans les Annales de l’Institut Pasteur (06) . En 1895 de retour à l’Institut Pasteur de Paris dans le laboratoire d'Emile Roux, il poursuit, avec A. Borrel et A. Calmette, ses travaux sur le bacille de la peste et prépare un sérum antipesteux. Il obtient une nouvelle mission à Nhatrang (Annam, Indochine) où il installe un petit centre d’étude des épizooties animales.

- PAUL-LOUIS SIMOND, le découvreur du rôle de la puce dans la transmission du bacille du rat au rat ou du rat à l’homme

Si Yersin a démontré la nature microbienne de la peste, isolé son agent Y. pestis et établi la relation entre l’infection chez le rat et chez l’homme, le mode de pénétration de la bactérie dans l’organisme restait encore inconnu. En 1898, P.-L. Simond (1858-1947) relaie A. Yersin aux Indes anglaises, afin d’y poursuivre la campagne de vaccination antipesteuse. En marge de l'application de la sérothérapie antipesteuse aux victimes des épidémies à Bombay (Inde) puis à Karachi (actuel Pakistan) , il a l'intuition que la peste peut être transmise par un insecte . Les résultats de ses recherches apportent une réponse (07) à la question cruciale des modalités de transmission de la peste du rat au rat et, par déduction, du rat à l’homme (08) : la puce. L’existence de la peste à l’état enzootique chez des gerbilles du Tibet et de Mongolie (Arctomys bobac, espèce de tarbagan = gerbille), signalée par Zabolotny, laisse supposer que c’est par l’intermédiaire de ces animaux et peut-être d’autres espèces sauvages que la peste se conserve à travers les siècles. C’est une découverte très importante du point de vue étiologique.

- SUR LA PISTE DE L’ADN : une seule souche à l’origine des pandémies de peste

Tout en restant au laboratoire, sautons quelques décennies de recherches scientifiques, avec ses bonds technologiques en matière de clonage et de séquençage de l’ADN. En 2016, Maria A. Spyrou et ses collègues de l’Institut Max Planck de Iéna en Allemagne sont parvenus à préciser le parcours (09) du bacille de la peste de l’Europe vers l’Asie, du Moyen-Age au 19e siècle, en analysant 32 échantillons d’ADN de Yersinia pestis provenant de dents prélevées chez des personnes victimes de la peste noire européenne (14e-17e siècle) inhumées dans des fosses communes à Barcelone (Espagne), Ellwangen (Allemagne), Bolgar (Russie) et en les comparant à des souches contemporaines. L’analyse phylogénétique leur a permis d’établir que la souche de Yersinia pestis à l’origine de la seconde pandémie européenne dite « peste noire » présente de fortes similitudes avec la souche qui a provoqué l’apparition de la troisième pandémie de peste en Asie Centrale. Le lien entre la peste bubonique et la peste « moderne » semble avéré (10).

II.2- DU LABORATOIRE AU TERRAIN où la peste est tapie

- MARCEL BALTAZARD, un dépisteur de foyers de peste sur les hauts plateaux du Kurdistan iranien .

« Il y a deux bactériologies, l’une assise, l’autre debout. Les Assis ont volontiers quelque condescendance pour les seconds, les coloniaux, des coureurs de brousse, touristes en perpétuelles vacances et, de surcroît, peu nobélisables… » écrit Henri H. Mollaret (11). M. Baltazard (1908-1971), fut un bactériologiste debout. A la tête de l'Institut Pasteur de Téhéran (Iran) de 1946 à 1961, il collabore notamment avec des instituts de recherche soviétiques et entretient une correspondance scientifique nourrie avec ses homologues russes, comme B.K. Fenyuk, N. Kalabukhov, G. Moldavckij, N.V. Nekipelov, Olsoufiev, E.N. Pavlovsky, Yuri Rall, V. Ter-Vartanof, Timokin, à Téhéran (Iran), Irkoutsk, Moscou, Stavropol (URSS), 1957-1967. Ces échanges épistolaires, par exemple avec Y. Rall, (1962-1965) discutent de la théorie de la peste tellurique ou « terrassière », de la chaîne épizootique de transmission rongeur-puce-rongeur, de la conservation de la peste en foyers invétérés . En 1947-1952 M. Baltazard conduit plusieurs missions d’étude d’épidémies de peste survenues en milieu rural au Kurdistan iranien, ceci malgré l'absence totale de rats sur ces hauts plateaux. Il s’agit de foyers enzootiques de peste sauvage où un autre rongeur, le mérion, fortement résistant, semble être l’unique propriétaire de l’infection et responsable de sa permanence. Il s’agit par conséquent d’identifier les véritables réservoirs de peste, non plus parmi les espèces sensibles éliminées par l'infection, mais parmi les espèces semi-résistantes qui y survivent (12) (13) . En 1956 M. Baltazard devient membre du Comité d'experts de la peste à l'OMS, ainsi qu’Edouard Brygoo, que nous allons rencontrer.

II.3- DU TERRAIN A L’ADMINISTRATION : l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS)

- EDOUARD BRYGOO, membre du Comité OMS d’expertise sur la peste

L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) est une institution spécialisée de l'Organisation des Nations unies (ONU) pour la santé publique, créée en 1948. De 1954 à 1974, Edouard Brygoo (1920-2016), médecin et biologiste français, est à la tête de l’Institut Pasteur de Madagascar. En Avril 1965, le gouvernement de la République malgache, répondant à une demande de l’Organisation Mondiale de la Santé, désigne E.R. Brygoo pour participer au Séminaire itinérant pour la lutte contre la peste organisé par l’OMS en URSS.
Dans son rapport à l’OMS de 1965 (14) , à la suite d’une réunion du Comité d’experts (à laquelle participent K.F. Meyer, M. Bahmanyar, N. Pastukhov, B.K. Fenyuk), E.R. Brygoo note que depuis 1930, l’Union soviétique a fait un effort considérable dans la lutte contre la peste, associant la vaccination à un essai de destruction du réservoir du bacille de la peste, constitué par des colonies de rongeurs sauvages vivant en terrier. Le rat Rattus rattus est inconnu dans la plupart des foyers pesteux d’Union soviétique. Les autorités soviétiques estiment que, sans avoir réussi à détruire les rongeurs malades de la peste, ils ont, au moins dans certains foyers, supprimé les manifestations de la maladie (cas d’un foyer au nord du Caucase à l’ouest de la Volga, dans la zone d’intérêt économique prioritaire des « terres noires »). Il semble qu’il n’y ait pas eu de cas de peste humaine depuis 1936 en Union soviétique. E.R. Brygoo remarque que ce fait contraste avec le nombre important d’isolements positifs du bacille pesteux chez les puces et les rongeurs sauvages. Dans la zone d'Asie centrale où existent deux types de foyers de peste (des montagnes et des steppes), neuf laboratoires fixes, à la saison favorable, essaiment sur le terrain en une centaine de laboratoires d’études. La place de la vaccination dans la lutte contre la peste est redéfinie : le seul vaccin efficace semble être le vaccin vivant préparé avec la souche E.V. (souche isolée à Madagascar par Girard et Robic), mais il n’est pas efficace contre la peste pulmonaire. Les arguments retenus contre l’utilisation de la vaccination anti-pesteuse sont de trois ordres : économique, méthodologique, psychologique.

III- LA TROISIEME PANDEMIE DE PESTE EN RUSSIE/UNION SOVIETIQUE ET EN ASIE CENTRALE

III.1- LA PESTE DONNE DE SES NOUVELLES DEPUIS LA MER CASPIENNE, A LA FIN DU 19e SIECLE

A l’automne 1878, la peste récidive sur les bords de la Volga dans la région Nord-Ouest de la mer Caspienne et fait des ravages dans la petite ville de pêcheurs Kalmouks de Vetlianka située dans la province d’Astrakhan. Cette région de la Russie est une vaste plaine où la Volga s’étale en formant des îles innombrables qui font de la plaine un marécage. Sur 7000 habitants, 400 ont succombé à la maladie, à la fin de janvier 1879.

- Charles RICHET, chroniqueur de la maladie de Vetlianka (1878-1879)

Dans son article paru dans la Revue des Deux Mondes en 1879 (15) , Charles Richet (1850-1935, physiologiste français, lauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine en 1913) se fait le chroniqueur de la maladie de Vetlianka (1878-1879). En réponse à la question de savoir s’il s’agit de la peste ou du typhus, il affirme que les symptômes indiquent qu’il s’agit bel et bien de la peste bubonique, analogue à celle de Marseille ou de Jaffa au 18e siècle. En réalité, des cas de peste pulmonaire sont également observés. Les résultats négatifs de certains essais expérimentaux d’inoculation de la peste incitent à la plus grande prudence concernant la contagiosité de la maladie (rappelons que la puce comme vecteur de la maladie n’est pas encore suspectée à cette époque). Quant à la prophylaxie de la peste, Ch. Richet rapporte que des mesures rigoureuses ont été prises : aucun objet ne passe de la zone infectée dans la zone saine ; on procède aux fumigations d’acide phénique ou d’acide sulfureux des lettres, vêtements, marchandises ; les personnes doivent subir une période de quarantaine avant d’entrer en Russie. Le fléau devient un problème international : non seulement l’Europe mais le monde entier est menacé d’un péril imminent. Ch. Richet rappelle que dès 1875, la conférence de Vienne avait demandé qu’on institue une commission sanitaire internationale permanente, mais cette demande n’a pas été suivie d’effets. En grande partie à cause de ses retombées géopolitiques, l'épidémie de Vetlianka a un impact considérable sur les relations entre la Russie tsariste et les pays frontaliers au sud de l’empire. L’épidémie a renforcé la perception de la peste en tant que problème de frontières ; il s’agit d’identifier l’origine de l’épidémie. Une première hypothèse soutient que la maladie provient de Perse, où une épidémie est apparue en 1877 dans la ville de Resht (ou Rasht) située au nord de l’actuel Iran, proche de la mer Caspienne. La seconde hypothèse suppose que la peste a été apportée par des troupes cosaques engagées dans la guerre russo-turque près de Kars (Turquie). Une troisième hypothèse implique non pas une importation transfrontalière, mais les populations frontalières elles-mêmes. Cela concerne à la fois les modes de vie des populations locales dites « indigènes » (Kalmouk et Kirgiz) et les pratiques quotidiennes des colons russes, sur les deux rives du fleuve Volga.

- A. RESHETNIKOV ou la peste des tarbagans en Transbaïkalie (1888-1891)

Il existe en Transbaïkalie et en Mongolie plusieurs foyers de peste endémique mais toujours renaissants. La marmotte de Sibérie ou tarbagan (Arctomys bobac) comme le souslik Spermophilus citellus sont des espèces de rongeurs hibernants , contrairement au rat et au mérion qui, eux, ne sont pas soumis à l’hibernation. Le tarbagan de Transbaïkalie transmet la peste aux chasseurs qui les recherchent pour leur chair et leur fourrure. Il subit un sommeil hivernal prolongé d’environ 7 mois, ce qui l’oblige à construire des terriers souterrains, recouvert en surface par un monticule ou « butan ». Le monticule peut atteindre 1,50 m. de hauteur et son diamètre à la base 15 m., d’après les observations datant de 1915 de I.S. Dudchenko, en Bouriatie (plaines Ourto et Tsougol). Pour défendre le terrier contre l’intrusion d’ennemis, le tarbagan obture les orifices de sortie dans le « butan » avec des bouchons fait de couches alternées de « galettes » constituées de leurs propres déjections et d’herbes sèches.
Dans son article de 1895 (16), A. Reshetnikov rapporte que plusieurs cas de peste apparaissent aux alentours de la ville d’Aksha, de peuplement cosaque. C’est une localité rurale située près de la frontière mongole, au confluent des rivières Aksha et Onon, à 170 Km au sud de la ville de Tchita, à l’est d’Irkoutsk.

III.2- L’EPIDEMIOLOGIE ET LA MICROBIOLOGIE DE LA PESTE EN URSS : les instituts de recherche sur la peste et quelques uns de leurs travailleurs.

Plusieurs foyers de peste sont recensés en URSS : 1) En région Trans-Oural ; 2) En région sablonneuse de Volga-Oural (mérions et gerbilles) ; 3) En région Nord-Ouest de la mer Caspienne (citellus) ; 4) Dans les plaines de Transcaucasie ; 5) En Transbaïkalie (rongeurs marmotte, citellus mais aussi des oiseaux)

- A.A. LEVINA ou l’étude de la peste latente au Turkménistan, Asie centrale

Le problème de la conservation de l’agent de la peste dans les foyers naturels pendant les périodes inter-épizootiques reste non élucidé. Dans un article publié en 1960 (17), A.A. Levina apporte un éclairage sur la sensibilité des rongeurs à l’infection, basé sur les résultats d’infections expérimentales avec différentes doses de bacilles pesteux chez Meriones libycus et chez Rhombomys opimus, rongeurs capturés au Turkmenistan. Ce travail est réalisé au laboratoire de la station antipesteuse d’Achgabat, de 1957 à 1959. L’étude de la susceptibilité à la peste de ces deux espèces de rongeurs montre qu’il existe entre eux certaines différences : M. libycus possède une plus haute sensibilité à la peste expérimentale que R. opimus ; chaque espèce présente ses propres variations saisonnières vis-à-vis de l’infection.

- G.G. SONIN, un microbiologiste à l’Institut antipesteux d’Irkoutsk (Sibérie)

Dans son article de 1961 (18) G. Sonin explore en laboratoire les conditions de survie du bacille de la peste et de sa virulence, afin d’obtenir une évaluation épidémiologique correcte de la maladie. Il effectue de nombreuses cultures d’une souche bactérienne hautement virulente à différentes températures. Les propriétés des cultures obtenues sont étudiées par des épreuves chez la souris infectée par voie sous-cutanée. La majorité des cultures étudiées est douée d’une virulence égale à celle de la culture d’origine. A la température de 3-5°C, les repiquages successifs des suspensions bactériennes en culture permettent leur conservation et leur isolement durant une période variant de 1 à 3 ans.

- A.D. GARMIZOVA et l’équipe de microbiologistes à l’Institut antipesteux d’Irkoutsk et à la station antipesteuse de Tchita

Même dans l’eau, le bacille de la peste parvient à survivre. Dans leur article de 1961 (19) A.D. Garmizova et ses collègues analysent dans leurs laboratoires d’Irkoutsk et de Tchita la conservation de certains micro-organismes pathogènes dans l’eau. Il s’agit entre autre de déterminer les délais de survie de l’agent de la peste dans des échantillons d’eau de rivière non stériles ou dans l’eau distillée. Les résultats montrent que dans l’eau de rivière non stérile, la virulence du bacille pesteux peut se conserver jusqu’à 3 mois au niveau de celle de la souche d’origine. Dans l’eau stérilisée, les souches bactériennes virulentes se conservent plus d’un an.

- N.I. KALABUKHOV, épidémiologiste au laboratoire d’écologie et physiologie de l’Institut de microbiologie et d’épidémiologie d’Astrakhan

Dans son article paru en anglais en 1965 (20) intitulé « Structure et dynamique des foyers naturels de peste », N.I. Kalabukhov étudie les facteurs déterminant la présence, dans différents foyers endémiques de peste en URSS, d’une ou plusieurs espèces de rongeurs susceptibles d’être porteurs de la maladie (caractère « monohostal » ou « polyhostal » du système hôte rongeur - parasite puce). Il s’avère que le caractère « polyhostal », est le plus fréquemment observé. Plusieurs espèces de rongeurs sont les hôtes du bacille de la peste et forment ainsi le réservoir de l’infection. Cependant, la sensibilité vis-à-vis du bacille varie entre les espèces de rongeurs, ce qui favorise la circulation de l’infection dans les foyers naturels. Mais du fait de l’adaptation naturelle de la biocénose et de l’extermination de rongeurs par l’homme pour lutter contre le fléau ou pour protéger les récoltes, des périodes de rémission de la peste et du nombre de ses hôtes adviennent. Dans son exposé à la Conférence des institutions antipesteuses du ministère de la santé publique de l’URSS à Stavropol, en 1967, dont le texte est publié en 1969 (21) N.I. Kalabukhov traite des phénomènes d’irruption et d’interruption de l’activité épizootique dans les foyers endémiques (invétérés) de peste. Comment la peste apparaît-elle, comment s’éloigne-t-elle ? L’auteur propose que dans les foyers isolés périphériques, ce sont les puces transportées par les oiseaux de territoires voisins qui en sont la cause. Pendant la période de reproduction et de déplacement des rongeurs, l’activité des ectoparasites favorise la propagation du bacille de la peste.

- L.A. TIMOFEEVA, ou l’étude de la peste du sol, à l’Institut antipesteux d’Irkoutsk

Dans leur étude publiée en 1966, L.A. Timofeeva et ses collègues investiguent la conservation dans le sol du bacille de la peste et sa transmission aux rongeurs qui s’infectent au contact du sol contaminé (22) . Ces travaux font suite aux précédents de H.H. Mollaret, Y. Karimi, M. Baltazard ; ils permettent d’étayer l’hypothèse de la conservation du bacille Y. pestis dans le sol et d’expliquer la persistance des foyers invétérés. La circulation du bacille pesteux dans ces foyers se ferait en deux phases : la phase parasitaire instable et de courte durée chez les rongeurs et leurs puces ; la phase libre et stable dans le sol des terriers, de longue durée. Ces études ont un enjeu majeur : en Transbaïkalie notamment, elles autoriseraient à prendre les mesures prophylactiques adéquates pour l’assainissement des foyers naturels. L’équipe de l’Institut d’Irkoutsk observe que le bacille pesteux du sol cultivé dans des conditions quasi-naturelles conserve ses propriétés biologiques et biochimiques ainsi que sa virulence pendant 215 jours. Ces résultats montrent que le bacille de la peste se conserve longtemps dans les sols prélevés dans les terriers de rongeurs et cultivé en conditions analogues, au laboratoire. Dans une seconde communication (23) L. A. Timofeeva et ses collègues mettent en évidence la possibilité d’infecter certaines espèces de rongeurs sauvages provenant de foyers pesteux de Sibérie ou de Mongolie par leur mise en contact avec de la terre de terriers de rongeurs de Transbaïkalie artificiellement infectée. Les rongeurs sauvages en expérience sont des espèces ayant l’instinct de fouir le sol : Citellus undulatus, Microtus brandti, Meriones unguiculatus. Les trois espèces sont réceptives au bacille de la peste rien qu’au contact du sol, contrairement aux animaux de laboratoire.

- I.I. TCHERTCHENKO ou l’immunologie au service de l’histoire de la peste

Les travaux de I.I. Tcherchenko et ses collègues (24) à l’Institut de Saratov en 1973 soulignent l’utilité pratique de détecter dans le sol des terriers et le substrat des nids de rongeurs l’antigène capsulaire F1 du bacille de la peste Yersinia pestis. Cet antigène peut se conserver de nombreuses années dans les os des animaux et des hommes morts de la peste. Les chercheurs ont examiné 4 tombes dans une région de Géorgie, qui ont vraisemblablement été érigées par les habitants du village de Shatila, suite à l’épidémie du début 19e siècle, dans cette région du Caucase près de la mer Noire. Des échantillons de sol et d’ossements humains sont soumis à une séro-analyse : réaction d’hémagglutination des anticorps, selon un protocole standard de diagnostic érythrocytaire de l’antigène pesteux F1. Environ la moitié des échantillons se sont révélés positifs. Ces examens témoignent de la stabilité de l’antigène F1, qui se conserve dans le sol pendant près de 2 siècles.Cette méthode immunologique de recherche du bacille de la peste dans le milieu extérieur élargit les possibilités de diagnostic rétrospectif de la peste.

III.3- PESTE ET GLASNOST en 1990 (25)

En novembre 1990, un article de presse dans le journal quotidien français « Le Figaro » signale deux cas de peste mortels en Russie (Moscou) et en Ouzbekistan

- Boris VELIMIROVIC , une première information sur les cas humains en URSS en 1989 et 1990 (26)

En octobre 1989 le premier cas de peste mortel en URSS est déclaré à l’OMS. Cette résurgence chez l’homme n’a pas surpris les experts de la peste. Le pays présente des zones extensives de foyers d’enzootie et la persistance des foyers naturels (dits « invétérés »), qui peuvent rester silencieux pendant des années, a été bien étudiée. On sait que le bacille de la peste peut survivre et se multiplier dans le sol des terriers de rongeurs et faire réapparaître une transmission locale ou plus extensive par les animaux porteurs. Des cas isolés chez l’homme peuvent être considérés comme accidentels ou peuvent être le signal d’une plus large épizootie. La politique officielle des services antipesteux était d’éradiquer les foyers naturels par des actions de destruction des rongeurs, ce qui s’est avéré impossible. Le présent rapport sur la situation dans une partie de l’Asie Centrale en URSS, dans la vague de la Glasnost, augure bien de la surveillance de la peste sauvage, tandis que sur une période de plus de 50 ans la survenue de cas de peste humaine dans ces régions a toujours été niée.

Dans cet article,l’auteur rapporte les différents cas de peste humaine survenus au 20e siècle en Russie et en Asie Centrale (Kazakhstan, Ouzbekistan, Turkmenistan). Les études épidémiologiques établissent qu’il existe 10 foyers naturels autonomes de peste en URSS, dont les limites géographiques et les espèces porteuses (rongeurs et ectoparasites) sont caractérisés : 1) Nord-Ouest de la mer Caspienne 2) Volga-Oural 3) Asie Centrale désertique 4) Trans-Oural 5) Montagnes d’Asie Centrale 6) Plaine transcaucasienne 7) Montagnes de Transcaucasie 8) Transbaïkalie 9) Gorno-Altaï 10) Tuva. Les cas survenus dans le foyer Trans-Oural et dans celui du désert d’Asie Centrale (Ouest du Kazakhstan, qui rejoint le foyer du Kurdistan iranien) sont décrits en détail. A Alma-Ata, l’Institut de recherche pour le contrôle de la peste étudie depuis de nombreuses années le foyer du désert d’Asie Centrale. Les vecteurs de peste dans cette zone aride ou semi-aride sont les puces du genre Xenopsylla. La saisonnalité de l’infection des rongeurs et de leurs puces est minutieusement observée. En URSS, quatre instituts antipesteux (parmi lesquels le Centre de référence OMS de Stavropol créé en 1973) forment un système de contrôle centralisé dépendant du Bureau Central d’Hygiène et d’Epidémiologie du ministère de la santé soviétique. En plus de ces établissements permanents, environ 200 détachements d’études épidémiologiques saisonniers opèrent chaque année. La stratégie d’éradication des foyers de peste par destruction massive des rongeurs (gazage et fumigation des terriers, appâts empoisonnés, utilisation du DDT) est abandonnée car jugée inopérante et trop coûteuse. B. Velimirovic note que, malgré les énormes efforts déployés en URSS pour lutter contre la peste, les autorités soviétiques se sont abstenues de communiquer ouvertement à l’OMS les cas sporadiques de peste humaine depuis 1928, pourtant bien réels. L’auteur écrit : « La survenue de peste humaine est considérée comme un secret d’état, probablement parce que la longue frontière est concernée…Il a fallu attendre la Glasnost pour que le tabou administratif soit levé, pourvu que cela dure ». Aussi longtemps que les foyers naturels enzootiques de peste persisteront, il existera en Russie et les pays voisins un danger potentiel de voir resurgir occasionnellement la maladie chez les habitants locaux. en contact avec les rongeurs et leurs puces.

BIBLIOGRAPHIE :

  • (01) Albert Camus, « La peste », roman , éd. folio, imp. Novoprint, 279 p., Barcelone, 2017.
  • (02) Jacqueline Brossollet et Henri Mollaret, « Pourquoi la peste ? Le rat, la puce et le bubon », Découverte Gallimard sciences éd., 160 p., France, 1994.
  • (03) Christos Lynteris (univ. de Cambridge, uk), « Ethnographic Plague: Configuring Disease on the Chinese-Russian Frontier », 199 p., en anglais, ed. Springer, Palgrave Macmillan Publishers Ltd., Londres (Angleterre), 2016. ISBN : 978-1-137-59684-0.
  • (04) Fabienne Lemarchand-Copreaux, Noelson Rasolofonirina, Briand Randriarimanga, Suzanne Chanteau, « La vaccination anti-pesteuse ; la peste, un argument anticolonialiste », art. de presse, Pour la Science, N°273, juillet 2000, extrait
  • (05) Shibasaburo Kitasato, « The bacillus of bubonic plague », The Lancet, vol.144, N°3704, pp. 428-430
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